FOTOGRAFIE I Christian Marquardt
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INFO série DEVENIR,ÊTRE,ADVENIR

Portraits d’anciens détenus du centre de détention provisoire de Hohenschönhausen à Berlin.

Le Ministère de la sûreté d’État de la RDA réquisitionne en 1951 la prison soviétique de l’époque qu’elle utilisera jusqu’en 1989 comme centre de détention provisoire. La plupart des personnes incarcérées étaient des opposants au régime communiste ou des personnalités gênantes pour la dictature en place. Depuis 1994, un mémorial a investi les anciens locaux du centre de détention.

Pour obtenir davantage d’explications et d’informations, notamment sur l’actualité du lieu et son histoire :

Gedenkstätte-Berlin Hohenschönhausen

La réalisation de cette série n’aurait pas été possible sans la confiance que m’ont accordée les anciens détenus ainsi que l’aimable soutien du personnel du mémorial.

FR -->> DE

(...mon grand-père n’était pas mort du tout. Il n’y eut pas non plus d’enterrement, tout n’était que pur mensonge. Mon père connaissait la vérité. Quand j’ai appris qu’il avait été IM –Inoffizieller Mitarbeiter (collaborateur non officiel) – et que c’était la raison pour laquelle il devait quitter l’Ouest car il craignait d’être découvert, nous étions déjà arrivés à Berlin-Est. Apprendre la vérité et ne plus pouvoir revenir en arrière, ce fut difficile pour moi. Ma fuite à l’Ouest a été dénoncée, je fus arrêté et jugé. Après ma libération, je pus rejoindre la RFA. Il m’a fallu beaucoup de temps pour rattraper l’année que l’on m’avait prise et pour pouvoir à nouveau faire confiance à quelqu’un..)

Thomas

(...à Budapest, je me suis renseignée auprès des ambassades d’Allemagne et des États-Unis pour savoir comment quitter la RDA. Seulement les ambassades étaient surveillées de près. Je fus arrêtée et peu après condamnée à 3 ans de prison pour « prise de contact hostile à l’État » et « préparation d’un passage illégal de frontière ». Après ma remise en liberté, je maintenais mon souhait de quitter la RDA et finis par obtenir gain de cause – tout cela je ne peux pas l’oublier. J’ai certes réussi à refouler ce qui s’est passé mais je ne peux pas oublier. Aujourd’hui je trouve important de transmettre mes expériences et mes souvenirs à la jeune génération. Je veux contribuer à ce que de telles choses ne se produisent plus jamais, pour que cette part de l’histoire ne soit pas oubliée…)

Edda

(...dans ma vie, j’ai été amené à tout apprendre par moi-même. Quand je regarde dans un miroir, je n’ai pas à baisser les yeux. Je peux affirmer voilà, telle est la personne que je suis. Mon opinion sur la situation sociale n’était pas acceptée par tous à l’époque – beaucoup estimaient que j’avais bien cherché ce qui m’était arrivé et que les choses n’auraient pas pris cette tournure si je m’étais bien conduit – on me répéterait souvent cette phrase par la suite. Ma seule réponse à cela ne pouvait qu’être : si tu t’étais bien conduit, tu aurais toi aussi atterri en prison...)

Mike

(...au départ je ne voulais pas repenser à ce qui s’était passé et pendant longtemps, être photographié me fut insupportable. Pour faire les photos d’identification de mon dossier, on m’a placé sur une chaise dans une pièce claire avec interdiction de bouger. Des gens entraient, m’observaient et ressortaient. Après environ deux heures, quelqu’un a poussé violemment la porte et m’a pris en photo. Aujourd’hui je peux à peu près reparler de cette époque et j’ai une autre relation avec ce passé...)

Jorge

(...j’ai été vendu. Mon prix fut fixé à 150 deutsche Mark ouest-allemands. Ce n’est pas une tentative de fuite mais une trahison qui m’a valu la prison ainsi que nombre de douleurs corporelles et psychiques. J’ai pu lire tout cela après coup. Consulter mon dossier m’a permis de trouver des réponses à certaines questions. Après ça il m’a fallu longtemps pour pouvoir faire à nouveau confiance à quelqu’un. Avec le temps, mes souvenirs s’estompent et perdent de leur acuité. Cela ne m’empêche pas de me réveiller quelquefois la nuit. La prison a provoqué certains dégâts en moi qui ne partent pas facilement. Malgré cela je regarde devant et je continue à me mobiliser, notamment pour plus de justice…)

Wolfgang

(...mon enfance m’a confronté à un problème. Ma mère m’éleva dans la vérité. Sa recherche devait ensuite m’accompagner tout au long de mon existence. Et pourtant plus je l’ai cherchée, plus j’ai attiré sur moi les soupçons. Plus tard je contestai les résultats d’une élection, déposai plainte pour fraude électorale et initiai avec d’autres les Montagsdemonstrationen – manifestations du lundi. Cela m’attira des problèmes et me valut le retrait de ma citoyenneté. La réalité sera toujours le critère primordial de la vérité – nul ne peut se voiler la face sur ce point…)

Norbert

(…je voulus quitter la RDA en 1963. Ma fuite était bien préparée mais je fus dénoncé. Le matin du jour J, alors que j’attendais mon passeur, j’eus la surprise de trouver 6 agents de la Stasi devant ma porte. À l’issue de quatre longs mois de torture psychologique, j’avouai tout ce qu’on me reprochait. Je fus condamné à 2 ans de détention que je purgeai à la prison de Berlin Rummelsburg. Après 17 mois de prison, je fus inopinément racheté par la RDA – un moment de joie indescriptible. Une fois arrivé à l’Ouest, je restai longtemps sans évoquer mes conditions de détention. Je n’y suis parvenu qu’après la chute du mur, après avoir atteint les objectifs que je m’étais fixés dans ma vie personnelle et professionnelle...)

Dieter

(...je ne voulais pas partir. Malgré l’ampleur des répressions politiques, mener une vie qui ait un sens, dont il n’y ait pas lieu d’avoir honte était encore possible. Ma position critique vis-à-vis du régime me fit du tort par moments, ainsi qu’à certains de mes amis. Après mon rachat, je pus conformément à mes souhaits rester à l’Est. Dès que cela fut possible, je me mis à la recherche de responsables de l’ »autre bord » et leur demandai pourquoi ils avaient poursuivi les dissidents. Certains avaient plus de scrupules que d’autres. Tous s’accordaient cependant à dire la chose suivante : « J’étais convaincu de faire mon devoir, de servir une cause juste »...)

Gilbert

(…je fut très attristé en apprenant qu’au lieu d’être transmis à l’Ouest, mon manuscrit avait atterri entre les mains du Ministère de la sûreté d’État. Quand par le biais de mon dossier, je pris conscience que 39 personnes s’étaient penchées sur mon cas en tant qu’IM, je tombai dans un trou émotionnel sans fond. Cependant, j’ai aussi appris que les civilisations ne perdurent qu’à condition que de nouvelles personnes apportent leur confiance, et ce évidemment au risque de déceptions…)

Peter

(...je me suis trouvé pris dans cette histoire plus ou moins par hasard. Il m’arrivait quelquefois de passer dans la partie Est de la ville. Dans un café, un inconnu but sans le faire exprès dans mon verre et c’est ainsi que la conversation s’engagea. Nous nous revîmes régulièrement dans ce café et une connaissance m’informa bientôt que cette personne souhaitait passer à l’Ouest. J’acceptai de lui rendre ce service par amitié et nous planifiâmes notre fuite via la frontière bulgaro-yougoslave. Nous fûmes arrêtés peu avant la frontière et par la suite condamnés. Un coup de malchance pensais-je. J’ai appris plus tard que nous avions été observés depuis le début. Il me fallut un temps considérable pour surmonter le choc de cette infortune. Malgré tout je n’ai jamais regretté la décision prise à l’époque et je recommencerais si c’était à refaire. Aujourd’hui je souhaite encourager les gens à se mobiliser dans les situations difficiles, à ne pas s’avouer vaincus dans l’adversité...)

Wolfgang

(…à 17 ans je tombai amoureux d’un homme qui vivait à l’ouest. Il venait souvent me rendre visite. Le monde nous appartenait. Je ne voulais pas quitter la RDA. Jusqu’au jour où la Stasi a voulu me recruter comme informateur, car en tant qu’homme politique, mon ami intéressait le régime. À partir du moment où je refusai de coopérer, la répression qui sévissait dans cette dictature me fit beaucoup souffrir. Fuir à l’Ouest était mon dernier recours. Mon projet échoua dans la région fontalière entre la Hongrie et la Yougoslavie, où je fus arrêté. Je fus peu après rapatrié en RDA et emprisonné au centre de détention de Berlin-Hohenschönhausen. Je fus relâché au bout de trois mois, suite à une amnistie de la RDA, avec toutefois trois ans de sursis. Je pus ensuite quitter la RDA suite à une lettre de protestation que j’adressai à Honecker. Plusieurs années plus tard, je rencontrai par hasard la personne qui m’avait interrogé au centre de détention. Je voulais des excuses. Or il n’exprima aucun regret. Cela m’a plongé dans une crise personnelle difficile, qui m’a paralysé longtemps. Mais je ne suis plus une victime. Ma revanche consiste à parler, à ne pas oublier…)

Mario

(…je n’ai même pas pu dérouler ma banderole où figurait « Tout citoyen de la RDA a le droit d’exprimer librement et publiquement son opinion » car je fus arrêtée avant la manifestation. Je voulais faire changer les choses et organisai avec d’autres des ateliers pour la paix et des cercles écologistes. Nous menions des actions de plus en plus audacieuses, c’est pourquoi je m’attendais à être arrêtée déjà à l’époque. Que cela me vale d’être emprisonnée fut en tout cas un choc. Après mon séjour au centre de détention provisoire, je fus expulsée à l’Est avec un passeport de la RDA mais décidai en 1989 de retourner en Allemagne de l’Est. Lorsque mon fils et ses amis furent de nouveau autorisés à aller à l’école, j’ai su que nous avions gagné. Tout ce qui a pu m’arriver à l’époque a cependant fragilisé ma capacité à faire confiance à autrui. Aujourd’hui comme alors, je vis avec la conviction qu’il ne faut jamais abandonner…)

Vera

(...je me suis engagé dans le Bund Deutscher Jugend (Fédération de la jeunesse allemande) où j’intervins comme coursier. C’est ainsi que j’ai attiré l’attention de la MfS. L’orientation du Bund a bientôt été dénoncée comme anticommuniste. Son interdiction a vite suivi. Ma dernière mission était une mise en scène et la personne que je devais emmener s’est avérée faire partie du MfS. J’ai été emprisonné, condamné à la détention à perpétuité et déchu de mes droits civiques. J’ai passé dix ans en prison. Après ma remise en liberté j’avais des difficultés à garder mon calme en position assise. Dès que la porte s’ouvrait je me levait pour livrer mon rapport. Cette habitude prise en détention me restait. Plus tard, j’ai pu la laisser derrière moi avec d’autres souvenirs et recommencer à vivre…)

Arno

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